Home
www.gnammankou.com    Site d'information de l'historien et slaviste Dieudonné Gnammankou

OU EST NE IBRAHIM HANIBAL?
par Dieudonné GNAMMANKOU
in Rossijskie Vesti, n°101 du 02/06/1995, Moscou

L'origine camerounaise de Pouchkine

L' origine africaine du filleul noir de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch Hanibal, célèbre général de l'armée russe, éminent mathématicien, ingénieur et fortificateur de la Russie du XVIIIe siècle, est connue de tous. Mais savons-nous précisément quelle était sa patrie? Il n'existe pas de documents historiques sur ce point. Pourtant la version d'une origine "abyssine" d'Abraham Hanibal, avancée dès 1899 par D.N. Anoutchine, académicien, anthropologue et géographe très en vue à cette époque, est communément admise. Qu'a donc écrit Anoutchine sur les origines d'Hanibal?

Les archives révèlent l'unique mais précieux témoignage d'A.P. Hanibal sur ses origines africaines: "Je suis originaire d'Afrique, d'illustre noblesse locale. Je suis né dans la ville de Logone, sur les terres de mon père, qui régnait en outre, sur deux autres cités." C'est ce qu'écrivit Hanibal en 1742 dans une requête qu'il adressa au Sénat russe où il demandait des armoiries. Comme on le voit, il n'a pas mentionné la région d'Afrique dont il était originaire. Il en fut de même pour son fils Pierre qui écrivit : "Mon père...était un Nègre, et son père était un souverain". Parlant de son ancêtre africain, Pouchkine écrivit : "...Mon arrière grand-père Annibal fut enlevé à l'âge de huit ans des côtes africaines et conduit à Constantinople". Pouchkine rappelle ensuite la soeur d'Hanibal, Lagane, qui nagea à la suite du navire qui emmenait son frère en esclavage. Pouchkine n'a jamais nommé la patrie d'Hanibal, précisant seulement que son bisaïeul "était un Nègre, le fils d'un prince régnant". On n'entend parler de l'Abyssinie que dans la "biographie allemande" d'Hanibal, rédigée après sa mort par son gendre allemand, Rotkirkh. Notons que Pierre Hanibal (conservateur de la "Biographie allemande"), et Pouchkine, qui avait traduit cette biographie, n'accordèrent pas la moindre importance à l'indication sur l'Abyssinie, ainsi qu'à de nombreuses autres informations fantaisistes, notamment sur les liens de parenté d'Abraham Hanibal avec Hannibal de Carthage. Il va sans dire que le seul témoignage sérieux dont nous disposons est donc celui écrit par Abraham Hanibal lui-même sur l'Afrique et sa ville natale, Logone ou Lagone. Toute recherche sérieuse devait donc, à mon avis, être entreprise sur la base des indications fournies par Hanibal. Cependant, l'académicien Anoutchine décida de mettre au premier plan l'indication de la "Biographie allemande" sur l'Abyssinie et il chercha la patrie d'Hanibal sur le territoire qui était dénommé Abyssinie au XIXe siècle et qui ne correspond pas du tout à l'Abyssinie de l'époque où naquit Hanibal. Dans l' Histoire Générale de l'Afrique, publiée par l'UNESCO, il est précisé au sujet du terme "Habesistan" ou "Abyssinia" employé dans les sources ottomanes (XVIe-XVIIIe ss.) qu' il "englobe tous les territoires du sud de l'Egypte à l'Ile de Zanzibar ou au Mozambique en Afrique orientale". L'auteur de la "Biographie allemande", ainsi que la plupart de ses contemporains qui ne savaient presque rien de l'Afrique, pouvait penser que l'Abyssinie était cet immense empire qui faisait frontière "à l'ouest avec le royaume du Kongo, le fleuve Niger" et avait pour frontière naturelle au sud "les Monts de la Lune". Il aurait suffi à Anoutchine d'étudier les cartes anciennes de l'Afrique pour comprendre que l'Abyssinie ou l'Ethiopie ancienne désignait quasiment toute l'Afrique située au sud de l'Egypte. Cependant l'académicien préféra limiter ses recherches au territoire de l'Ethiopie qui lui était contemporaine.

Pour bien comprendre l'article d'Anoutchine, il faut faire la lumière sur deux termes clés, à savoir, Arap, ( Noir, Nègre, emprunt des langues turques) en russe ancien et Abyssin (Ethiopien, le mot russe le plus ancien désignant les Noirs, emprunt du grec), différents termes ayant servi en langue russe à désigner les habitants à peau noire de l'Afrique. Pour Anoutchine, la différence entre ces deux termes est fondamentale: "La race noire est sur les plans intellectuel et culturel, inférieure à la race blanche". Quant aux Abyssins, il considère qu'ils sont une race différente, métissée de Sémites et de Noirs, donc, "capables de créer une culture beaucoup plus avancée". A l'image des autres anthropologues européens de son temps, Anoutchine range les Abyssins dans la fameuse race des "hamites" ou "chamites", des peuples blancs qui auraient civilisé le continent africain (cette théorie des Hamites est considérée comme "l'une des plus grandes mystifications de l'Histoire", cf. publications Unesco).

Anoutchine était persuadé "qu'il était permis de douter qu'un Nègre pur-sang...ait pu faire preuve d'un talent tel que le fit Ibrahim Hannibal... et que, enfin, l'arrière petit-fils de ce Nègre, A.S. Pouchkine, ait marqué de sa personne une nouvelle ère dans le développement littéraire et artistique d'une nation européenne". Il était humiliant pour l'académicien anthropologue d'accepter l'idée d'une origine nègre de Pouchkine. Alors, en dépit du fait qu'Hanibal se considérait lui-même comme un Négro-Africain et que ses contemporains le considéraient également comme tel, de même que Pouchkine et les autres descendants d'Hanibal, en dépit de tous ces témoignages, c'est l'opinion d'Anoutchine qui fut reconnue et qui fait autorité depuis un siècle dans les Etudes de Pouchkine. Il est vrai que Marina Tsvétaeva, (célèbre poétesse russe) a écrit que "avant que le racisme naisse, Pouchkine, par sa naissance même, le ruine". Quant à Vladimir Nabokov, il traita l'article d'Anoutchine de "composition qui ne méritait que des critiques, des points de vue historique, ethnographique et géographique".

Nabokov avait parfaitement raison : de nombreux faits d'ordre historique et géographique s'élèvent contre la version "chamito-abyssine". Anoutchine avait entre autres affirmé qu'il avait localisé la région de Loggon en Abyssinie, dans la province de Hamassien sans adjoindre une carte du dit territoire. Il supposait également que le père d'Hanibal était le prince régnant de cette région dont la ville de Debaroa (Dobarva) était la capitale. Selon lui, cette ville "pouvait aussi s'appeler Logone à l'image de toute la région" (souligné par nous). N. Khokhlov, un chercheur contemporain, a visité les lieux décrits par Anoutchine sans y trouver la moindre trace de Logone. Il n'a trouvé qu'un petit village qui porte le nom de Logo, à quelques kilomètres de Debaroa. Par ailleurs, les historiens et spécialistes locaux en cartographie l'assurèrent qu'en dehors de Logo, il n'y avait pas d'autre localité du nom proche de Logone et qu'il n'y avait jamais eu de ville de ce nom dans leur pays. De même, le nom propre Lagane est absent de l'onomastique locale. Déçu de n'avoir pas trouvé le moindre indice concordant au nord de l'Ethiopie, Khokhlov s'en prit à "l'imagination de Pouchkine"! Mais n'est-il pas plus logique de considérer que puisqu'en Abyssinie il 'existait pas de ville du nom de Logone et que le nom Lagane y était inconnu, il fallait en déduire qu'on n'avait pas cherché au bon endroit?

Après une étude systématique de l'histoire et de la toponymie africaines du XVIe au XVIIIe siècles, je suis arrivé à la conclusion qu'il n'existe en Afrique qu'une seule ville du nom de Logone et qu'elle se trouve non pas en "Abyssinie" mais au centre de l'Afrique, au sud du lac Tchad, à l'extrême nord de l'Etat moderne du Cameroun, dans cette partie de l'Afrique qui était autrefois appelée Soudan central. Des voyageurs européens mentionnèrent la cité de Logone dès le XVIe siècle parmi les capitales africaines de la région. Il s'agit d'une ancienne cité fortifiée qui fut la capitale de la principauté de Logone. N'était-ce donc pas en connaissance de cause que dans sa requête au Sénat, Hanibal avait nommé uniquement sa ville natale sans citer le nom du pays? La principauté sur laquelle régnait son père portait le même nom que la ville où il était né! L'histoire de Logone de la fin du XVIIe siècle montre que la principauté était souvent attaquée par ses puissants voisins, notamment par le sultanat de Baguirmi, qui entretenait des relations commerciales avec l'Empire ottoman. Ibrahim qui était le fils du prince de Logone, aurait pu être fait prisonnier à la suite d'un de ces conflits et conduit à Constantinople. Logone était dirigée à cette époque par le Miarré (titre princier) Broua. Ce dernier est connu dans l'histoire de Logone comme le bâtisseur de la capitale, une cité aux massives fortifications qui surprirent plus d'un voyageur européen de passage dans la région jusqu'au XIXe siècle. On peut donc se demander si les talents de fortificateur dont fit preuve Hanibal en Russie n'avaient pas été hérités...

Quelques arguments en plus. Le prince de Logone de la fin du XVIIe siècle avait sous son autorité trois villes importantes, ce qui confirme la déclaration d'Hanibal dans sa requête au Sénat. En outre, la ville de Logone est située sur les bords d'un long fleuve navigable (on ne peut s'empêcher de penser au récit d'Hanibal sur son enlèvement à bord d'une embarcation). Autre chose: le mot "Lagané" désigne dans la langue locale le fleuve. Et les habitants de Logone sont des "Lagané ou Lagouané". Ainsi, les deux seuls mots de la langue maternelle africaine d'Hanibal - qu'il a lui-même retenus et transmis, à savoir, les noms de sa ville natale, Logone, et de sa soeur, Lagane-, existent dans la langue des habitants de cette principauté! Au regard de tous ces faits, il me semble qu'on peut dire avec conviction que c'est précisément la ville de Logone de la région du lac Tchad, qu'Ibrahim Hanibal avait désigné comme étant sa patrie. Dans tous les cas, nous n'avons pas trouvé d'autre ville ailleurs en Afrique, et puis, l'histoire de cette cité africaine du XVIIe siècle correspond tout à fait à ce que nous savons de l'enfance d'Hanibal. Il s'avère donc que Pouchkine ne s'était point trompé sur ses origines négro-africaines et Logone, ville du centre de l'Afrique, sur les bords du fleuve Logone, capitale de la principauté de Logone, doit désormais apparaître sur la carte de l'Afrique de Pouchkine, en lieu et place du petit village abyssin de Logo.

 

©2000-2001 Dieudonné Gnammankou