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www.gnammankou.com    Site d'information de l'historien et slaviste Dieudonné Gnammankou

Radio France Internationale RFI
Magazine Mémoire d'un continent CD 23'30'' :
Abraham Hanibal 1998
(Extraits)

Interview de Natalia K. Télétova,
auteur de Parenté oubliée de Pouchkine (1981, Saint-Pétersbourg) réalisée par Elikia M'Bokolo

- Que pensez-vous de la découverte de Gnammankou sur l'origine camerounaise du bisaïeul de Pouchkine ?
Je pense le plus grand bien de sa découverte; j'essaierai de vous démontrer pourquoi il a raison et je vous présenterai l'historique de cette question. Cette découverte est à la fois simple et remarquable. Elle marque la transgression des traditions, la remise en cause d'une tradition figée par une pensée vivante, courageuse, rationnelle qui nous a permis d'accéder à la vérité à la place du mensonge auquel nous avions cru pendant longtemps.

  - Quelles ont été les réactions à St-Pétersbourg ?
Le plus regrettable dans cette affaire, - et je pense que cela peut arriver en France comme en Russie -, c'est que les traditions ont la vie dure. En effet, certains de nos grands chercheurs que j'ai invités le 10 décembre 1997 à la conférence de M. Gnammankou au Musée National Pouchkine m'ont dit ceci : <<Nous n'avons pas besoin d'un Nègre comme ancêtre de Pouchkine, nous avons déjà un Abyssin et cela nous suffit!>>. Je n'ai pas envie de commenter des propos aussi bêtes et terribles. J'ai moi-même été confrontée à ce genre de réactions lorsque j'eus à démontrer que le portrait qui était présenté comme celui d'Hanibal était en réalité celui de Meller Zakomelski et que c'étaient les traits d'une autre personne qu'on présentait comme étant ceux d'Hanibal. (Cf. Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, pl. 25 et commentaire p. 227)

Ainsi, le public qui était présent à la conférence et moi-même étions absolument d'accord avec le système de démonstration et l'idée de M. Gnammankou selon laquelle la patrie du bisaïeul de Pouchkine était bien située en Afrique équatoriale centrale, au sud du lac Tchad, dans la ville de Logone mentionnée par le bisaïeul de Pouchkine comme étant la ville de son père... Tout cela est absolument convaincant et ne suscite pas le moindre doute.

 - Quel était l'état des recherches en Russie?
En 1786, Rotkirkh, l'époux d'une des filles d'Hanibal écrivit ce qu'on appelle la biographie allemande du bisaïeul de Pouchkine. Quarante ans plus tard, une copie fut faite pour Alexandre Pouchkine qui la conserva et s'en servit. Pouchkine en a cité certains passages dans son roman Le Nègre de Pierre le Grand, mais jamais il n'a mentionné l'origine abyssine de son arrière-grand-père comme le fit Rotkirkh.

En 1880, un cercle restreint de pouchkinistes (spécialistes de Pouchkine) prit connaissance de ce document. Ils s'y intéressèrent et c'est alors que l'écriture du nom Hannibal avec deux "n" se fixa. Le général Hanibal lui-même écrivait son nom avec un seul "n" comme l'affirme avec justesse M. Gnammankou. Pouchkine écrivait soit à la française Annibal, soit Hanibal comme le faisait son bisaïeul, soit Hannibal comme dans la biographie allemande dans laquelle le lieu de naissance et le nom d'Hanibal avaient été falsifiés. Nous ne savons pas encore pourquoi Hanibal écrivait son nom avec un seul "n". La question reste ouverte. Par contre nous savons pourquoi Rotkirkh l'avait écrit avec deux "n" : c'était pour faire remonter ses origines à Hannibal Barca qui avait pris part à la seconde guerre punique entre Rome et Carthage. C'est très ridicule et affligeant parce qu'après que les pouchkinistes eurent pris connaissance avec la biographie allemande - en 1880, l'année où fut érigée à Moscou la célèbre statue de Pouchkine en présence de Tourguéniev et Dostoevski - leur intérêt s'était accru et ils voulurent le publier. Sans succès.

En 1899, on voulut encore publier ce document, mais en vain. La biographie allemande fut alors rangée dans le fonds de la Maison Pouchkine et conservée par Boris Mikhaïlovitch Modzalevski.

Que se passe-t-il ensuite? Dmitri Anoutchine en prend connaissance et croit à tous les faits que contient la biographie.

C'est ainsi qu'est née la légende qui va supplanter la réalité : le nom Hannibal avec deux "n" et l'Abyssinie à la place du pays kotoko, à la place de l'Etat du Logone qui fait de nos jours partie du Cameroun.

Et voilà que c'est parti d'Anoutchine. Lui-même n'était pas un nationaliste, c'était un eurocentriste typique convaincu que tout ce qui n'était pas européen nous était inférieur. C'est donc à partir de cette idée nationaliste propre à tous les hommes - puisque nous aimons tous notre peuple et faisons un peu moins confiance aux autres -, que vont découler des conséquences fâcheuses : le faux portrait, la fausse écriture du nom et le faux pays de naissance d'Abraham Hanibal.

A partir de 1899, la tradition s'est consolidée et s'est transmise jusqu'à nos jours. Je dirais que Vladimir Vladimirovitch Nabokov fut la première personne à en avoir douté sans que M. Gnammankou l'ait su. Nabokov avait évoqué une ville de Logone au sud du lac Tchad. (Cf. Vladimir Nabokov, Pushkin and Gannibal, Encounter, 1962).

M. Gnammankou est visiblement parti de sa propre analyse et est arrivé à l'idée que c'est effectivement ce Logone, ce pays nègre de l'Afrique centrale qui est le lieu de naissance d'Hanibal. Ainsi lorsque nous nous référons à l'histoire de cette région, nous apprenons beaucoup sur sa population, et lorsque nous nous référons à l'histoire d'Abraham Pétrovitch Hanibal, nous sommes absolument convaincus qu'il ne peut s'agir que de cette ville de Logone. Il ne faut pas oublier que la biographie allemande a été falsifiée pour accroître le prestige de la lignée, pour éviter de se rattacher à une affreuse tribu nègre d'Afrique centrale qui serait peuplée de sauvages. C'est pourquoi on en a fait un Abyssin.

Ce fut donc une falsification consciente dans le but d'élever le prestige de la lignée et d'occulter l'origine nègre qui n'embellissait pas la généalogie de Pouchkine. Mais il nous apparaît aujourd'hui que :

1) d'un, la vérité doit primer sur toute autre considération

2) de deux, le fait qu'il soit un Nègre n'est en rien infamant, au contraire cette origine exotique ne fait qu'embellir la surprenante et riche biographie de notre poète : il y a les Riourikovitch, les Rjevski, la noblesse vieille de six siècles des Pouchkine, et puis ce garçon nègre esclave qui a grandi en Russie, fait carrière et transmis son sang à son arrière-petit-fils.

Je salue la découverte de M. Gnammankou en laquelle je crois fermement sans la moindre réserve; toutes les réticences qu'il pourrait y avoir ne sont que l'expression de la résistance de la tradition contre la vérité.

 Mémoire d'un continent RFI 1998
Production : Anne Blancard
Présentation : Elikia M'Bokolo

 

©2000-2001 Dieudonné Gnammankou