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LES REVOLTES D'AVANT L'AMISTAD A TRAVERS UN JOURNAL RUSSE DU XVIIIe SIECLE
par
Dieudonné GNAMMANKOU (Sociétés Africaines et Diaspora, n°11,
Traite et esclavage nègres, septembre 1998, Paris, L'Harmattan)

Les révoltes d'avant l'Amistad (I)

Etait-on informé des événements liés à la traite transatlantique et à l'esclavage des Africains partout en Europe, y compris dans la lointaine Russie qui n'y était pas directement impliquée? Les sources d'information sur la traite négrière et l'esclavage étant variées et pour beaucoup encore inexplorées, il nous a paru intéressant de voir ce que la presse russe du XVIIIe siècle pouvait en dire. Et surtout de chercher à savoir si on y évoquait les révoltes d'esclaves.

Les journaux européens de l'époque de la traite négrière diffusaient des dépêches d'information sur les traités conclus entre différents Etats européens relatifs au > négrier, sur les différentes compagnies maritimes négrières d'Angleterre, de France, de Hollande..., sur les départs et arrivées des bateaux négriers et le nombre de Nègres enlevés, sur les capitaux investis en vue de développer la traite, sur les rivalités et les guerres opposant les Etats européens négriers entre eux -en Afrique, en mer, dans les Caraïbes ou sur le continent américain- sur les stratégies employées par les Européens pour impliquer de force des souverains africains des côtes, notamment en prenant en otage des jeunes princes envoyés en Europe et éduqués à la cause du trafic négrier, etc.

Les journaux ne manquaient pas aussi d'informer les lecteurs sur les résistances des populations africaines à la traite, les révoltes de captifs dans les navires pendant la traversée, et les insurrections des esclaves dans les colonies du Nouveau Monde. Il y eut en effet, une opposition constante des Africains à la traite et à l'esclavage qui aboutissait parfois à des massacres de négriers ou d'esclavagistes européens. Des dépêches en provenance de différentes capitales européennes, d'Afrique et des villes du Nouveau Monde étaient publiées régulièrement. Au nombre des lecteurs les plus fidèles des journaux, il y avait les banquiers et autres investisseurs officiels et privés qui finançaient la traite, les responsables des compagnies négrières, les parents et amis des négriers partis faire le commerce du <bois d'ébène>...

Bien entendu, ces révoltes n'étaient pas présentées comme des actions héroïques entreprises par des hommes épris de liberté. Il s'agissait tout simplement d'informer l'opinion européenne d'événements qui étaient considérés comme tristes et malheureux qui étaient annonciateurs de pertes financières pour ceux qui avaient des intérêts dans ce commerce peu ordinaire.

Toutes ces informations apparaissaient dans le principal journal russe du XVIIIe siècle, Sankt-Peterburgskie Vedomosti, (Nouvelles de Saint-Pétersbourg, de parution en moyenne bihebdomadaire) dont nous avons étudié les centaines de numéros parus entre 1730 et 1754 (1). On y découvre semaine après semaine, année après année, une série d'événements relatifs au commerce négrier.

En lisant par exemple le compte rendu publié dans le journal en 1753 au sujet des Africains qui se révoltèrent à bord du "Marlborough" et qui parvinrent à tuer l'équipage ne laissant la vie sauve qu'à deux marins négriers à qui ils enjoignirent de les ramener en Afrique, on a l'impression de lire le scénario de l'Amistad. Combien y eut-il de "Marlborough"? Combien d'"Amistad"? La révolte de captifs africains en 1839 à bord de l'Amistad comme on peut le voir dans le film du réalisateur américain Spielberg n'est en fait que l'un des derniers épisodes d'une chaîne ininterrompue de mutineries, insurrections, rébellions, révoltes auxquels furent confrontés les négriers et esclavagistes européens pendant toute la durée du trafic négrier.

Autre fait remarquable, l'un des plus importants lecteurs russes des Nouvelles de Saint-Pétersbourg était un Noir...A Pernov puis à Reval (Tallinn), villes estoniennes, de 1731 à 1752, puis à Pétersbourg à partir de 1752, vivait un Africain originaire du bassin du lac Tchad, (actuel Cameroun) Abraham Hanibal , qui était général de l'armée impériale russe. Ancienne victime de la traite négrière en direction de l'Empire ottoman, il avait retrouvé la liberté en Russie où il était devenu l'une des personnalités les plus instruites. Que pouvait donc t-il apprendre dans Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg sur l'Afrique et sur la traite négrière qui saignait son continent natal?

La lecture des Nouvelles de Saint-Pétersbourg, qui était publié par l'Académie des Sciences de Russie, nous permet par exemple de confirmer l'importance et la permanence des révoltes. Ainsi Hanibal à Reval ou le lecteur russe anonyme de Moscou ou de Novossibirsk pouvait savoir que les Africains qui tombaient sous la coupe des négriers européens s'opposaient par tous les moyens à leur mise en esclavage, que les résistances avaient lieu en Afrique même, à l'intérieur et sur les côtes, puis durant la traversée de l'Atlantique dans les bateaux négriers, et enfin dans les plantations du Nouveau Monde.

Il apparaît donc que contrairement à ce qu'ont écrit certains historiens, ce ne sont pas seulement les Européens vivant dans les grands ports négriers -Nantes, Bordeaux, Londres, Liverpool, La Rochelle, Marseille, Amsterdam, etc.- qui étaient informés de l'existence du commerce négrier. C'est au moins toute l'Europe instruite à l'époque de la traite négrière qui était informée et ce, depuis les côtes de la Méditerranée jusqu'en Sibérie où on pouvait lire avec des semaines de retard le journal officiel qui arrivait de Pétersbourg.

Suite et finSuite et fin

 



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