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RFI MFI Chronique Livres

L'essentiel d'un livre 24/06/99

Pouchkine, écrivain russe, Noir, génial et subversif
par Henriette Sarraseca

(MFI) Il y a 200 ans naissait Alexandre Pouchkine : alors que la Russie célèbre son idole, plusieurs ouvrages paraissent sur lui, dont un numéro spécial de Présence africaine intitulé Pouchkine et le monde noir. Plongée dans une œuvre et une vie hautement romanesques.

Tout comme le grand Alexandre Dumas, Alexandre Pouchkine était d'ascendance africaine. Son arrière-grand-père, Abraham Hannibal, avait eu une vie étonnante, un destin qu'aucun romancier n'aurait osé inventer. Ainsi que l'a montré dans une précédente biographie le chercheur en études slaves et africaines Dieudonné Gnammankou, qui dirige cet ouvrage, l'enfant avait été enlevé sur le Logone, dans le nord-Cameroun, par des Baguirmis " soumis à Allah " - son origine ne serait donc pas, comme on l'avait pensé, éthiopienne. Vendu à Constantinople, racheté par l'ambassadeur de Russie, il est adopté par l'empereur Pierre le Grand. Le tsar l'envoie parfaire son éducation à Paris où il vit une passion torride avec une comtesse mariée qui lui donne un fils clandestin. Rentré en Russie, il devient ingénieur, général d'armée, épouse en premières noces une femme qui le trompe et dont il se sépare. Puis une noble d'origine germano-suédoise avec laquelle il a quatre fils et trois filles. Mort à 85 ans, il a eu de nombreux descendants qui vivent aujourd'hui en Russie, aux Etats-Unis, en France, en Angleterre, en Allemagne, au Japon et de nouveau en Afrique…
Né en 1799, son arrière-petit-fils Alexandre Pouchkine mourra à 37 ans, tué en duel par un officier français, d'Anthès, qui convoitait sa femme. Considéré comme le premier grand écrivain russe, il a utilisé tous les genres : poèmes mais aussi contes, pièces de théâtre, biographies, romans en vers et en prose (Boris Godounov, La Dame de pique, Eugène Onéguine…). " Pouchkine a insufflé aux vers russes la flamme, le génie qu'ils ne contenaient pas en utilisant une langue russe vivante, légère, alliant simplicité, fraîcheur et charme, écrit Daniel Biyaoula. Il a su écrire des œuvres typiquement russes, dépouillées de tout apport occidental, créées en russe (…) et donner aux gens du peuple un rôle prépondérant… " Chantre de la liberté et du mérite personnel, il est aussi universel que subversif. " Le Nègre, poursuit Biyaoula, devrait lire la littérature russe du XIXe siècle, la méditer. Il y verrait combien la foi en soi, en ce qu'on est, en ses traditions, en son âme, permet de digérer toutes sortes d'influences, de les intégrer sans mourir. "
Mal connu des Africains francophones, Pouchkine est admiré par les grandes figures du monde noir américain : Du Bois, Paul Robeson, Langston Hughes, Richard Wright, Claude McKay, etc. Et si les aînés comme Senghor ou Tchicaya U Tam'si n'ont pas évoqué le créateur russe, la jeune génération (B. Mongo-Mboussa, J. J. N'Kollo, A. Mabanckou) s'y intéresse. Troublant : la poétique de Pouchkine, le défenseur de la langue orale russe, serait mieux comprise si on interrogeait les langues africaines ; c'est, rappelle Blaise N'Djehoya, ce que pensait Cocteau.
Pouchkine revendiquait volontiers sa part d'africanité. Son grand projet, peu avant de mourir, était d'écrire un roman historique retraçant la vie de son aïeul Hannibal. Un roman intitulé Le Nègre de Pierre le Grand, dont il n'existe que cinq chapitres (reproduits dans ce volume) et qui aurait permis au père de la littérature russe d'effectuer un retour vers une partie de lui-même - ses lointaines racines africaines.

Pouchkine et le monde noir, sous la direction de Dieudonné Gnammankou. Présence africaine. 288 p., 198 FF.

Henriette Sarraseca

 

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