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www.gnammankou.com    Site d'information de l'historien et slaviste Dieudonné Gnammankou

in Jeune Afrique/L'Intelligent, n°2052, 9-15 mai 2000, pp.120-121

Chief Albert LUTHULI

En 1960, les jurés Nobel attribuent le Prix Nobel de la Paix
au leader sud-africain Albert John Luthuli. Président de l'African National Congress (ANC)
depuis 1952, il est engagé dans une lutte inégale contre l'oppression raciale
rendue légale par le pouvoir raciste blanc d'Afrique du Sud.

<<Ce prix est la reconnaissance des sacrifices réalisés par les Sud-africains de toutes races, en particulier les Africains qui ont tant subi et souffert si longtemps>>, explique Luthuli qui n'a pu recevoir son prix en Norvège qu'après des mois de fortes pressions sur les autorités de son pays.
En mars de cette même année 1960, le régime de l'apartheid ordonne le massacre de plusieurs dizaines de manifestants noirs à Sharpeville. L'ANC proteste fermement et Luthuli brûle publiquement son "pass".
Pendant une quinzaine d'années, bannissements, interdictions de séjour ou de voyages à l'étranger, arrestations et emprisonnements sont le lot quotidien du père du nationalisme noir d'Afrique du Sud. Pourtant, Luthuli mène un combat politique prônant des méthodes pacifiques, ce qui lui vaut d'ailleurs d'être surnommé le Ghandi de l'Afrique.
Son prestige international est immense. Le sénateur américain, Robert Kennedy, en visite en Afrique du sud a dit de lui qu'il était "l'un des hommes les plus impressionnants" qu'il ait jamais rencontrés. En 1962, Luthuli est élu recteur de l'Université de Glasgow, en Ecosse. Mais il n'est pas autorisé à quitter l'Afrique du Sud pour prendre part à la cérémonie d'investiture. La même année, il publie un livre à caractère autobiographique, Let My People Go, qui confirme ses talents d'homme de lettres.

Avant de se lancer dans la politique en 1945, le chef Luthuli a été professeur d'histoire et de littérature zoulou à Adams College où il a lui-même été formé, dans le Natal. A sa naissance, en 1899, ses parents vivent en Rhodésie du sud (Zimbabwe). C'est en 1909 que sa famille rentre au bercail -ils sont originaires du Natal- après le décès de son père. A la fin des années 1920, Luthuli est secrétaire général de l'Association des professeurs africains, puis son président en 1933. Aristocrate de naissance, son peuple lui fera appel pour le diriger après le décès de son oncle. Luthuli refuse d'abord avant de céder deux ans plus tard, en 1935. Il renonce à son métier d'enseignant et est élu chef de l'Umvoti Mission Reserve. Ses nouvelles fonctions lui feront découvrir la grande misère de son peuple.

Son ascension au sein de l'ANC, qui revendique l'égalité des droits pour tous les citoyens, sera rapide. Devenu un de ses membres en 1945, il est, six ans plus tard, le président de sa section du Natal. Mais les autorités de l'Union sud-africaine voient d'un mauvais oeil son engagement politique et le destituent de la chefferie au motif qu'il ne peut cumuler des responsabilités à l'ANC et dans l'administration locale. Pour lui exprimer leur confiance, ses sujets refusent d'élire un nouveau chef. Ses talents d'organisateur, son intégrité, - il n'est pas un homme à vendre -, et sa popularité lui vaudront d'être, dès décembre 1952, élu Président-général de l'ANC. Son secrétaire d'alors est un certain... Nelson Mandela.
Mais le pouvoir blanc lui fera une guerre sans pitié. En 1952, il est proscrit pour deux ans. En 1956, il est arrêté avec 145 autres dirigeants et accusé de "haute trahison". Il est relaché un an plus tard, faute de preuves. En 1959, il est assigné à résidence dans son village et interdit de toute activité politique pendant cinq ans. En 1960, l'ANC est frappé d'interdiction et devient un mouvement clandestin qui optera pour de nouvelles méthodes de lutte, y compris la lutte armée.

Jusqu'à sa mort tragique survenue le 21 juillet 1967, Luthuli restera à la tête de l'ANC. Sous son impulsion, l'ANC utilise la méthode non-violente de "résistance passive" pour combattre les lois de l'apartheid. Dans les années cinquante et au début des années soixante, le mouvement qu'il dirige est devenu une puissante organisation de masse. Son objectif principal est d'instaurer une société libre de toute oppression raciale. Pour Luthuli, l'Afrique du Sud appartient à tous ses habitants quelle que soit la couleur de leur peau. Il importe donc de mettre un terme à la tyrannie exercée par la minorité blanche qui s'est emparée de toutes les richesses du pays. Quant au fondement philosophique de cette lutte pour la liberté, c'est le "nationalisme africain". Ce nationalisme, explique-t-il, inclut toutes les composantes raciales du pays et doit reposer sur le principe non discriminatoire de "liberté pour tous" et "d'unité pour tour tous". L'Afrique du sud de l'an 2000, malgré ses inégalités économiques, ne déplairait certainement pas à cet homme dont le rêve est devenu réalité.

 

©2000-2001 Dieudonné Gnammankou