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LA TRAITE DES NOIRS EN DIRECTION DE LA RUSSIE
par Dieudonné Gnamamankou
in La Chaîne et le lien, Doudou DIENE, (éd.), Paris, Editions Unesco, 1998

Introduction

Ce sujet a été peu étudié jusqu'à nos jours. Dans le volume V de l'Histoire Générale de l'Afrique publiée par l'UNESCO, le professeur Joseph Harris soulève la question dans le chapitre consacré à la diaspora africaine dans le nouveau et l'ancien mondes(1). Il précise que "de sérieuses recherches en Turquie et dans ses environs sur les principaux entrepôts d'esclaves en provenance de Tripoli et Benghazi sont particulièrement indispensables". Puis, il donne en exemple le trafic d'enfants africains de la Turquie vers la Russie à la fin du XVIIe siècle. Il cite également le cas le plus célèbre de ce trafic: un des enfants africains victimes de cette traite (Ibrahim ou Abraham Hanibal) devint l'arrière grand-père du plus grand écrivain russe, Alexandre Pouchkine. La question qui se pose est donc de savoir l'étendue, les raisons et l'impact de ce trafic, de même que la route empruntée par les acheteurs d'esclaves à Constantinople pour se rendre à Moscou.
Intrigué par le destin d'Abraham Hanibal qui est un personnage très connu dans l'histoire militaire russe et qui est même l'Africain le plus célèbre de Russie, nous avons entrepris des recherches sur cette présence africaine en Russie au début du XVIIIe puis au XIXe siècle.

Du XVIIIe au XXe ss., A. Hanibal est à l'origine de l'intérêt populaire des Russes pour l'Afrique. Bien entendu, Pouchkine y fut pour beaucoup dans la popularité de celui que les Russes appellent encore de nos jours "Le Nègre de Pierre le Grand", expression ayant servi au grand écrivain russe à désigner son ancêtre africain dans un roman inachevé écrit en 1827. Quelques éléments sur les circonstances de l'exil forcé de quelques enfants noirs de la Turquie vers la Russie devraient permettre d'éclairer sous un nouveau jour la question de la traite d'enfants africains entre ces deux pays. Il existe quelques documents d'archives sur ce sujet.

Les Africains dans l'Empire ottoman

Les douanes ottomanes recensaient sur des registres les esclaves qui entraient dans l'Empire. Ces documents, qui existent toujours, se trouvent dans les archives ottomanes d'Istanboul. Elles sont pour la plupart encore inexploitées car rares sont les spécialistes y compris en Turquie, qui parlent l'ancienne langue ottomane. Leur étude systématique devrait permettre d'avoir une idée précise du nombre d'Africains victimes de ce trafic.

Les esclaves africains qui étaient emmenés dans l'Empire ottoman, subissaient le même sort que les esclaves européens en provenance des territoires d'Europe (Bulgarie, Macédoine, Albanie, Bosnie, Grèce...) sous domination ottomane. Le trafic concernait en majorité des jeunes garçons et filles de huit à quinze ans en moyenne. Le sort réservé aux jeunes filles était généralement le même que dans les pays arabes: pour les plus belles, devenir des concubines dans les harems du sultan et des puissants de la Cour, ou pour les autres, des servantes dans les riches familles de l'empire. Quant aux garçons, ils devenaient pages, soldats, eunuques, de simples domestiques, ou une main d'oeuvre servile employée dans diverses provinces ottomanes.

C'est ainsi que l'armée ottomane a compté à une certaine époque dans ses rangs des milliers de soldats africains. Un document intéressant, publié en 1717 en France, fait état de cette présence africaine dans les troupes ottomanes levées la même année pour "servir contre S.M.I. en Hongrie et contre les Vénitiens consistant en cavalerie et infanterie, tant de l'Orient, de l'Occident, du Midi que du Septentrion" (2). La composante pluriethnique de l'armée ottomane est très éloquente. On y trouve aux côtés des Arméniens, Valaches, Persans, Assyriens, Macédoniens et aussi Brésiliens, des Africains (Egyptiens, Ethiopiens et d'autres nationalités):

1) Dans la première armée ottomane, celle envoyée en 1717 en Hongrie, on dénombre: a) dans la cavalerie, sur un total de 105000 hommes -10000 Affricains (le document que nous citons met à part les Affricains*, les Etyopiens* et les Egyptiens,<*orthographe de l'original>) -4000 Etyopiens -10000 Egyptiens -4000 Brésiliens soit 24000 hommes originaires du continent africain (l'origine nationale des Brésiliens n'étant pas donnée, ils ne sont pas inclus dans ce total). b) dans l'infanterie, sur un total de 251000 hommes, -20000 Affricains -16000 Etyopiens -4000 Egyptiens -15000 Brésiliens soit 40000 fils d'Afrique.

2) Dans la seconde armée ottomane, déployée la même année contre les Vénitiens, il y avait: a) dans l'infanterie, sur un total de 62000, -6000 Affricains -5000 Etyopiens -7000 Egyptiens -6000 Brésiliens soit 18000 Africains. b) dans l'infanterie, sur un total de 116100, -1000 Africains -2000 Etyopiens -18000 Egyptiens -1000 Brésiliens soit 21000 Africains.

Par ailleurs, de nombreuses preuves existent sur une présence négro-africaine dans diverses structures de l'Etat ottoman, en particulier, entre le XVIe et le XVIIIe siècles. Les sultans ottomans faisaient venir d'Afrique, surtout d'Ethiopie et de la région du lac Tchad, des eunuques et des enfants destinés à être employés à divers degrés de l'administration ottomane.

Il est établi que les premiers eunuques noirs employés au palais du sultan ottoman remontent au XVe siècle, à partir de 1485. En 1587, l'un d'entre eux prit le devant de la scène et devint le grand eunuque, c'est-à-dire, le chef des eunuques noirs et blancs. Son autorité était grande: le Kizlar Agasi, ou chef des eunuques, avait le rang de pacha, était le commandant des hallebardiers (baltadji) du palais, le supérieur hiérarchique de nombreux hauts fonctionnaires ottomans y compris du surintendant du Trésor. Il était également une haute autorité religieuse de l'empire: intendant des mosquées impériales et des fondations pieuses de la Mecque et de Médine. Lui seul pouvait parler au sultan à toute heure du jour et de la nuit. A sa retraite, le grand eunuque menait une existence dorée en Egypte (3).

A notre connaissance, aucune étude n'a été faite sur l'impact exercé par des Africains aussi influents dans l'administration ottomane. Le professeur Radovan Samardjitch, éminent historien serbe, a publié récemment un livre remarquable sur le rôle politique joué au XVIe siècle par un "petit berger de Bosnie", victime du devshirme*, et qui devint grand vizir de l'empire ottoman sous le nom de Mehmed Pacha(4). Il serait aussi intéressant d'étudier l'empreinte laissée par ces grands eunuques africains qui ont exercé ces hautes fonctions pendant plusieurs siècles d'autant plus que le Kizlar Aghasi était "l'homme le plus craint de tout l'Empire ottoman".

Par ailleurs, le lien affectif entre ces "exilés" et leur mère patrie, l'Afrique, n'était jamais rompu. Il suffit de visiter à Istanboul, par exemple, dans les palais des sultans ottomans, les anciens appartements des eunuques noirs (le bâtiment abritait 600 d'entre eux), pour découvrir que les murs de certaines chambres étaient couverts de paysages africains(5). L'Afrique était donc toujours présente dans la mémoire de ces "exilés" d'un tout autre genre.

Il existait des marchés d'esclaves dans plusieurs villes de l'Empire ottoman. Le commerce d'esclaves était une activité très prospère. D'où un trafic d'esclaves à Constantinople en direction d'autres pays européens, la Russie par exemple. Des enfants africains étaient rachetés sur les marchés ottomans par les marchands russes qui les ramenaient en Russie. Les recherches que nous avons effectuées sur ce sujet couvrent uniquement la période touchant la fin du 17ème siècle et le premier quart du 18ème siècle, c'est-à-dire, le règne de l'empereur russe Pierre le grand.

Il faudrait tout d'abord souligner que les proportions de ce trafic étaient très faibles. Les principales victimes africaines de ce trafic étaient des enfants. Ils étaient destinés à être des pages à la Cour impériale russe. Les auteurs russes ayant écrit sur la question estiment que les tsars ne firent qu'imiter les autres Cours européennes qui avaient fait de la présence de pages noirs dans leurs palais une mode d'époque(6). Selon toute vraisemblance, l'arrivée des premiers enfants africains à la Cour russe remonte à la fin du dix-septième siècle. Quelle était la provenance de ces premiers Noirs?

Selon deux documents d'archives: -une correspondance datant de 1698 entre le général Lefort, employé à la Cour russe, et le tsar Pierre 1er, alors en voyage à Londres (deux lettres) -le rapport de l'amiral Apraxine datant de 1699 et mentionnant un enfant noir en provenance de l'Angleterre, on peut dire que Londres était la première provenance des enfants noirs de la Cour russe avant 1700.

Dans le premier document, Lefort dans un mauvais russe écrit en latin, écrivait: "Poujalest nie zabouvat coupit arabi"(7). Ce qui signifie, "N'oubliez pas d'acheter les Nègres". Dans sa seconde lettre écrite un mois plus tard, il rappela sa première demande au tsar dans les termes suivants: "Scholo biou, milos twoia, schto ti iswolis arapof dosetats" (8), ce qui peut être traduit ainsi: "Je soumets cette requête à ta bonne grâce, aie l'obligeance d'acheter les Nègres." Lefort envoya ces deux lettres à Pierre 1er durant son séjour à Londres. A propos de ce même voyage du tsar en Europe de l'Ouest, on peut lire dans le livre de C. de Grunwald, "La Russie de Pierre le Grand", que le tsar y avait acheté "deux petits nègres" (9).

Le second document date de l'année suivante, 1699. Il certifie "l'envoi d'un enfant noir du nom de Kaptiner de la terre d'Angleterre" (10). Trois autres Africains, des adultes ceux-là, avaient été non pas achetés mais recrutés à Amsterdam par le même Lefort au cours de ce voyage. Ils s'appelaient Ian Touchekourin, Thomas Izes, et Petro Seichi. Le premier était peintre dans la marine: il peignait les navires en construction. Le second était constructeur de vaisseaux: il a participé entre autres à la construction des bateaux "Etoile" et "Loukas" dans les années 1703-1705. Quant au troisième, il fut employé quelques années dans la flotte, puis fut engagé comme officier de marine(9).

Au vu de ces documents, on peut dire que quelques Africains ont emmenés non seulement d'Angleterre mais aussi de Hollande dans les dernières années du 17ème siècle en Russie. Les archives russes mentionnent également la présence d'un Noir dans la maison du boyard Matvéev (10). A la fin du 17e s. en Russie, il y avait donc des Africains en nombre très faible, il est vrai, à la Cour de Moscou mais aussi dans certaines familles de très haute noblesse.

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