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www.gnammankou.com    Site d'information de l'historien et slaviste Dieudonné Gnammankou

Introduction
de Dieudonné Gnammankou

Né en Russie le 06 juin 1799 dans une famille de la noblesse russe, Alexandre Pouchkine était aussi l'arrière petit-fils d'un Africain célèbre dans l'histoire militaire et technique russe, Abraham Petrovitch Hanibal (1696-1781). De fait, bien que Russe, Pouchkine avait une partie de ses racines en Afrique noire.

Cependant, de 1786 à 1995, le pays africain d'origine d'Hanibal a été <<entouré de légendes et de hâtives "découvertes">> (Arinshtein). Rotkirkh, un des premiers biographes d'Hanibal, avait écrit en 1786 qu'il était originaire d'Abyssinie. Les enfants d'Hanibal le décrivaient tout simplement comme un Nègre. En 1899, Anoutchine déclara avoir trouvé en Erythrée actuelle la ville natale d'Hanibal, précisant que ses habitants n'étaient pas des Nègres! Cette thèse distinguant les Ethiopiens dits hamites des Nègres allait influencer pendant un siècle les études de Pouchkine en Russie (Shaw). En 1962, Nabokov remit en cause la "théorie éthiopienne" compte tenu de l'inexistence de la ville natale d'Hanibal (Logone) en Ethiopie-Erythrée. En 1986, au IXe Congrès International des Etudes Ethiopiennes qui eut lieu à Moscou, certains chercheurs étrangers participèrent à cette polémique : alors qu'un chercheur kenyan, Mosonik Arap Korir, avançait l'hypothèse qu'Hanibal était originaire de son pays, l'orientaliste anglais Richard Pankhusrt soutenait la "théorie éthiopienne" tout en reconnaissant que l'argumentation historique à la base de cette version était inexacte; quant au professeur américain J.P. Vendell, il précisait qu'Hanibal devait être "un Erythréen du groupe ethnique afar et issa" tandis que l'éminent médiéviste éthiopisant S. Tchernetsov rappelait à tous que l'origine éthiopienne d'Hanibal n'avait jamais été prouvée.

En 1989, le journaliste et chercheur russe A. Boukalov, qui avait travaillé plusieurs années en Ethiopie, attirait l'attention d'intellectuels éthiopiens - pour qui il ne faisait pas de doute que Pouchkine était d'ascendance éthiopienne - sur le fait qu'une polémique existait sur cette question en Russie. Et en 1992, N. I. Granovskaïa, éminente spécialiste de Pouchkine et d'Hanibal, continuait à s'interroger : le général noir qui devint l'arrière grand-père de Pouchkine était-il un Ethiopien ou un Nègre?

Toutes ces interrogations ne faisaient que révéler les incertitudes des savants et autres chercheurs russes : des expéditions menées en Ethiopie n'avaient en outre pas permis de confirmer la thèse éthiopienne.

C'est dans ce contexte que mes travaux qui remettent définitivement en cause la version éthiopienne et démontrent l'origine camerounaise d'Hanibal furent publiés en Russie en 1995. Ils ont déchaîné à la fois des passions conservatrices - "Nous ne voulons pas d'un Nègre comme ancêtre de Pouchkine, nous avons un Ethiopien et cela nous suffit!"- mais forcé les spécialistes russes de Pouchkine à reconnaître, premièrement, que pendant plus d'un siècle, un consensus avait existé sur une thèse mensongère (Teletova) et deuxièmement, que mes travaux sur l'origine camerounaise d'Hanibal "changaient fondamentalement [leurs] idées sur l'origine et l'enfance du célèbre bisaïeul africain de Pouchkine." (The Herald of the Russian Academy of Sciences).

Il me semble toutefois primordial que le rétablissement de la vérité historique ne devrait pas empêcher tous les Africains, qu'ils soient de l'Ethiopie ou du Cameroun, de l'Afrique du Sud ou de l'Egypte, de s'enorgueillir de l'importante contribution d'Abraham Hanibal et de sa lignée au développement technique, militaire et culturel de la Russie du XVIIIe au XXe siècle. Et de s'émerveiller de l'amour que Pouchkine portait à l'Afrique malgré les trois générations qui le séparaient d'Hanibal, son aïeul noir.

Car Pouchkine aimait l'Afrique : il a rêvé d'Afrique, chanté l'Afrique, revendiqué l'Afrique comme sa seconde patrie; il a voulu se rendre en Afrique ne fut-ce que dans son imagination. L'Afrique était sienne : <<Mon Afrique>>, <<mon sang africain>>; je suis <<de par ma mère d'origine africaine>> , <<Sous le ciel de mon Afrique>>, <<La nature de mon Afrique>>, <<la lointaine Afrique>>, aimait-il à dire souvent. A Odessa, il s'était lié d'amitié avec un Africain, Morali, entendez, le Maure Ali. Peut-être avons nous un ancêtre africain commun! , avait-il pensé.

Il s'est aussi perçu comme un Noir, un Nègre puisque ses contemporains le voyaient ainsi. <<Descendant de Nègres>>, <<Mon arrière grand-père...était un Nègre>>, Le <<grand-père [de ma mère] était un Nègre>>, <<Mes frères nègres>>, <<Mon vieux nègre de grand'oncle>>, écrivait-il. Il se dessinait avec des traits négroïdes. "Il n'y a que moi de littérateur russe qui comptasse un nègre parmi ses ancêtres" avait-il précisé un jour.

Et puis il aimait la liberté. Il voulait la liberté pour les Noirs d'Amérique, pour les Grecs sous le joug ottoman et pour les serfs de Russie. Il était opposé au pouvoir autocratique. Il luttait pour la liberté d'opinion.

Il aimait la vie, passionnément.

Comment donc les Noirs ne devraient-ils pas se sentir proches d'une telle personnalité? "Nous, les représentants du peuple noir, sommes fiers de lui, nous honorons sa mémoire, nous aimons ses grandes créations littéraires" avait dit Paul Robeson en 1949 à Moscou lors de la célébration du 150e anniversaire de la naissance de Pouchkine.

Le Figaro Littéraire (1951) rapporte : "En 1937, lorsque à Paris, était commémoré le centième anniversaire de la mort de Pouchkine, les étudiants noirs de la Sorbonne ont participé à la célébration de la mémoire du poète en invoquant le sang africain qui coulait dans ses veines. A cette occasion, le grand historien russe, professeur Milioukov, disait que les Russes ne pouvaient refuser aux Noirs de célébrer la mémoire de Pouchkine car <<l'hérédité noire de Pouchkine est incontestable>>".

En 1926, le célèbre écrivain soviétique Maïakovski de retour d'Amérique interpella les consciences de son époque : <<Pourquoi les Nègres ne devraient-ils pas considérer Pouchkine comme leur écrivain? Pouchkine se serait de nos jours vu refuser l'accès à tout salon "correct" de New York. Parce qu'il avait les cheveux bouclés et du bleu sous les ongles comme les Nègres...>>

La revue littéraire Vokrug Sveta (Autour du monde) de la Jeunesse communiste de Léningrad confirmait douze ans plus tard les observations de Maikovski : <<Si Pouchkine arrivait aujourd'hui en Amérique de nombreux Américains refuseraient de lui serrer la main parce que son bisaïeul était "noir".>>

La définition sociale du Noir en vigueur en Amérique à l'époque de Pouchkine et bien plus tard permettait de classer le poète russe parmi les Nègres. C'est pourquoi, il n'y a pas lieu de feindre l'étonnement ou de s'offusquer lorsque certains Américains, par exemple, considèrent Pouchkine comme un Noir.

D'ailleurs, quoique né dans une Russie où les Noirs et leurs descendants n'étaient pas socialement discriminés -ce qui n'est pas un moindre mérite pour les Russes de cette époque- il n'en demeure pas moins que Pouchkine fut victime des préjugés défavorables aux Noirs. Toute sa vie, - de multiples témoignages le confirment -, Pouchkine a souffert de l'eurocentrisme européen qui prétendait que la beauté était un monopole des Blancs. Il était considéré comme laid par ses contemporains du fait de ses traits africains. Puisque les canons eurocentriques prédominants excluaient chez les Africains la notion de beauté, le jeune Pouchkine intériorisa ces préjugés défavorables aux Noirs.

Comme on le traitait de singe, il s'attribuait un profil simiesque dans ses autoportraits non pour ressembler à son bisaïeul puisqu'il n'avait probablement jamais vu le portrait d'Hanibal mais pour se conformer au profil dit négroïde tel qu'il fut imposé par la "science naturaliste européenne". Ainsi l'autoportrait pouchkinien considéré comme le plus expressif de ses traits africains négroïdes n'est autre que la reproduction pure et simple du <<type nègre>> aux traits simiesques tel que représenté dans le livre de J.J.Virey, Histoire naturelle du genre humain(1820).

Comme le souligne Boukalov (1991) dans la plus importante étude jamais consacrée à l'africanité de Pouchkine: "... le rapport que Pouchkine entretient avec son origine "africaine" et le regard de la "populace mondaine" qui considère le poète comme un représentant exotique de la "race nègre" nous semblent importants non en soi mais en ce que cette dramatique situation a influencé l'univers spirituel de Pouchkine...Il est évidemment impossible de comprendre véritablement [l'intérêt de Pouchkine pour le thème africain présent dans son oeuvre] et de l'expliquer si on ne prend pas en compte le moment psychologique le plus fort -celui de ses origines- qui a influencé la conscience de Pouchkine et de son entourage... Les sujets africains sont présents dans l'oeuvre du poète à toutes les étapes : des vers écrits au lycée à la poésie écrite à l'âge mûr".

Fondateur de la littérature russe moderne, Pouchkine est donc à l'origine du thème africain dans la littérature russe. Un thème qui sera repris par une multitude de poètes russes du XIXe siècle et du début de ce siècle. Ainsi Boris Kornilov, un siècle après Pouchkine, se servira de la formule pouchkinienne Mon Afrique pour intituler un grand poème dédié fraternellement à l'Afrique. La négritude de Pouchkine est devenue après sa mort un thème permanent de la poésie russe contemporaine : Tioutchev, Kuchelbecker, V. Benedictov, Ya. Polonski, Maikovski, Viazemski, B. Kornilov, K. Balmont, M. Kouzmin, B. Pasternak, A. Akhmatova, M. Tsvetaeva, V. Vassilenko, E. Bagritski, V. Nabokov, P. Antokolski, O. Kolytchev, O. Suleymenov, B. Akhmadoulina, L. Ozerov, J. Patterson...ont tous écrit un ou plusieurs poèmes sur Pouchkine "l'Africain, le Noir, le Nègre, le Mulâtre".

Si Pouchkine a inoculé son amour pour l'Afrique à certains poètes russes ultérieurs, il faut reconnaître que de loin c'est Marina Tsvetaeva qui aura exprimé avec le plus de force sa relation avec Pouchkine et le monde noir :

<<En chaque nègre, j'aime, je reconnais Pouchkine... de Pouchkine me vient cet amour insensé pour les Noirs, un amour de toute la vie, une fierté de tout mon être quand, par hasard, dans un wagon de tram ou ailleurs, je suis assise - auprès d'un Noir>>.

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©2000-2001 Dieudonné Gnammankou