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LE GENERAL DUMAS, "LE PREMIER SOLDAT DU MONDE"
par Dieudonné GNAMMANKOU *

LE GENERAL DUMAS, "LE PREMIER SOLDAT DU MONDE"

Sait-on que le père d'Alexandre Dumas, l'écrivain français le plus lu au monde dont la France célèbre aujourd'hui le Bicentenaire de la naissance (1802-2002), était le fils d'une Africaine, esclave affranchie de Saint Domingue ? Et qu'il fut l'un des plus brillants généraux français sous la Révolution ?
Durant l'été 2002, à l'issue d'une visite au Chateau de Monte-Cristo construit par l'auteur des
Trois Mousquetaires à Port-Marly dans les Yvelines (France), nous entendions une dame d'une cinquantaine d'années s'exclamer : “Ah mais je ne savais pas que la grand-mère d'Alexandre Dumas était [noire] ! Il était donc métis ! Il n'y avait donc pas de racisme en France à l'époque ? ”


ESCLAVE A SAINT-DOMINGUE


Thomas-Alexandre Dumas est né le 27 mars 1762 dans l'île de Saint-Domingue d'une mère africaine et d'un père français. Sa mère était l'esclave d'un noble normand devenu planteur à l'ouest de Saint-Domingue où il était venu faire fortune. Elle s'appelait Césette Dumas. Son père était le marquis Davy de la Pailleterie. Comme cela se faisait souvent à l'époque de l'esclavage, le marquis eut une liaison avec sa belle esclave Césette. Selon les légendes familiales, il finit par épouser sa maîtresse noire. Mais certains rétorquent que c'était impossible compte tenu des "moeurs du temps".
Les liaisons entre les riches propriétaires d'esclaves blancs et leurs esclaves noires ont toujours défrayé la chronique. Ceux qui ont vu le film Jefferson à Paris se souviennent certainement que Thomas Jefferson qui fut ambassadeur américain à Paris avant de devenir président des Etats-Unis d'Amérique entretenait une liaison adultérine avec sa ravissante esclave africaine Sally Emmings. Mais l'idée qu'ils aient pu avoir des enfants fit scandale et provoqua la plus forte indignation des descendants légitimes du président. Pour ceux-ci, il "était moralement impensable" que Jefferson ait pu avoir une maîtresse noire de surcroît esclave, encore moins qu'il ait eu des enfants avec cette dernière!

Toujours est-il que le marquis de la Pailleterie avait lui, bien eu des enfants avec "la Dumas", sa maîtresse ou épouse qui était, selon l'historien H.Debrunner, d'origine yorouba ou dahoméenne. Celle-ci mourut en 1772 alors que Thomas-Alexandre entrait dans sa dixième année. Lorsque le marquis décida de rentrer définitivement en France quelques années plus tard, il vendit sans scrupules ses enfants mulâtres à d'autres planteurs! Le système esclavagiste avait si perverti les moeurs que l'on pouvait vendre ses propres enfants pour arrondir sa fortune.

Mais une fois en France, la solitude et le remords eurent tôt fait de pousser le vieux marquis à racheter l'un de ses enfants mulâtres, le jeune Thomas-Alexandre, qu'il fit venir à Paris. Celui-ci reçut une éducation de jeune noble, apprit l'escrime et d'autres "exercices du corps". A la suite d'une dispute avec son père qui lui donnait peu d'argent, le jeune marquis décida de s'engager dans l'armée comme soldat sous le nom de sa mère, Dumas. S'il s'était engagé sous le nom de son père, il aurait pu devenir officier, mais avec un nom roturier, les règles d'avancement dans l'armée française étaient telles qu'il risquait de passer toute sa vie à obéir aux ordres. Or le jeune homme qui était amoureux, ne pourrait épouser l'élue de son coeur que s'il devenait brigadier. C'était la condition posée par M. Labouret, le père de sa future épouse Marie-Louise! Nous étions en 1789.

HEROS DE GUERRE ET GENERAL A 31 ANS SOUS LA REVOLUTION

La Révolution éclata balayant les règles et les privilèges. Les métis prirent le camp de la Révolution. L'ascension de Dumas allait être fulgurante. En février 1792, il était brigadier. En octobre, il était lieutenant-colonel à la Légion franche des Américains dirigée par un autre métis, le célèbre chevalier de Saint-Georges. Le 30 juillet 1793, Dumas était promu général, puis en septembre général de division. Entre deux batailles, il avait eu le temps de se marier, de s'offrir dix-sept jours de lune de miel et de repartir laissant Marie-Louise enceinte...

Les exploits militaires de "l'homme de couleur" l'avaient rendu très vite célèbre. Il se distinguait à toutes les batailles par sa bravoure, sa force phénoménale et ses actes héroïques.
"Ses exploits légendaires étaient invraisemblables mais vrais, écrit André Maurois. Des lettres de Bonaparte prouvent que le général Dumas prit, à lui tout seul, six drapeaux à une troupe plus forte que la sienne ; qu'il dévoila, en interrogeant adroitement un espion, les plans des Autrichiens ; qu'il contint l'armée de Wurmser dans Mantoue et eut deux chevaux tués sous lui...Il y avait du défi dans sa témérité. Homme de couleur, soit, et fier de l'être, mais il se voulait le meilleur." Il fit reculer seul un escadron de soldats autrichiens sur le pont de Brixten. Terrifiés par son invincibilité, les Autrichiens l'appelaient respectueusement Le Diable noir.

En recevant un jour le général Dumas, le nouvel homme fort de la France, Bonaparte, rendit hommage à ses prouesses militaires en l'appelant "l'Horatius Coclès du Tyrol". Peu après, il nomma Dumas gouverneur de la province de Trévisan en Italie où il fut adoré pour la "douceur et la sagesse de son gouvernement". Déjà en France pendant la Révolution, sa générosité lui avait valu d'être surnommé Monsieur de l'Humanité.

Lorsque Bonaparte, devenu en 1798 général en chef de l'Armée d'Orient, décida de partir à la conquête de l'Egypte, il fit appel à Dumas pour commander sa cavalerie. Sous le chaud soleil d'Afrique du Nord, Dumas se distingua à nouveau par ses exploits : "Ses cavaliers, à la tête desquels il chargea, jetèrent les Mamelucks dans le Nil. Quand il faisait cabrer son cheval et tournoyer son sabre, les plus courageux des combattants arabes criaient avec terreur : “L'Ange! L'Ange!” et fuyaient le glorieux Exterminateur."


DUMAS CONTRE BONAPARTE

Mais Dumas tomba en désaccord avec Bonaparte et décida de rentrer en France. Bonaparte ne lui pardonnera jamais de l'avoir défié... Sur le chemin du retour, il fut fait prisonnier sur les côtes italiennes. Enfermé dans le château de Brindisi, il fut empoisonné. Dumas fut libéré en avril 1801 et revint en France en très mauvais état.

Profitant de sa mauvaise santé, Bonaparte, devenu le Premier Consul, le mit à la retraite. Désormais à ses yeux, Dumas n'était redevenu qu'un simple "homme de couleur". Choqué, Dumas lui adressa une lettre très pathétique : "Général Consul...Les empoisonnements successifs que j'ai subis dans les prisons de Naples ont tellement délabré ma santé qu'à trente-six ans, j'éprouve déjà des infirmités que je n'aurais dû ressentir qu'à un âge plus avancé...J'éprouve un autre chagrin... et qui, je l'avoue, m'est plus terrible encore que ceux dont je me suis plaint. Le ministre de la Guerre m'a prévenu que j'étais porté au nombre des généraux en non-activité. Eh quoi! je suis à mon âge, et avec mon nom, frappé d'une espèce de réforme!... Je suis le plus ancien officier de mon grade...et... je me trouve sans activité!...Voyons, général consul, j'en appelle à votre coeur..."
Bonaparte resta sourd à ses demandes : "Je vous défends de jamais me parler de cet homme-là" avait-il dit à des amis de Dumas qui intervenaient en sa faveur. Dès lors, le nom et les exploits de ce grand homme de guerre originaire de Saint-Domingue allaient progressivement disparaître de la mémoire des Français.

Mais le destin en décida autrement. Le nom de Dumas allait devenir l'un des noms les plus connus du monde entier. En 1802, Marie-Louise Dumas, l'épouse du général, avait eu un fils, - futur auteur de Monte-Cristo, des Trois Mousquetaires, de La Reine Margot - prénommé Alexandre comme son père. C'est lui qui immortalisa le nom de sa famille en devenant l'un des écrivains les plus célèbres et le plus lu de la planète.

Le général Thomas-Alexandre Dumas mourut en 1806 à 44 ans. Un de ses proches écrivit : "Il a fini sa carrière hier, à onze heures du soir, à Villers-Cotterets...Depuis qu'il n'est plus en activité, comme pendant sa maladie, il n'a cessé de former des voeux pour la prospérité des armes de la France." Le général républicain Dumas souhaitait être enterré dans les champs d'Austerlitz. La réponse des autorités fut négative. Lui qui avait été autrefois qualifié de "premier soldat du monde" pour avoir vaillamment défendu la France! Il serait temps que les Français lui rendent l'hommage qui lui est dû comme ce fut le cas pour ses amis et collègues officiers-généraux de l'époque, Hoche, Brune, Murat, Kléber, Lannes, Masséna.

A l'occasion du Bicentenaire de la naissance de son fils, Alexandre Dumas, 1802-2002, les autorités françaises ont décidé de rendre un hommage posthume à ce dernier en transférant ses cendres au Panthéon.
Espérons qu'à l'horizon 2006, lorsque se profilera le Bicentenaire de la mort du général Dumas, ses cendres à lui soient transférées à Austerlitz comme il avait souhaité. En attendant, il serait heureux que la requête de l'écrivain Claude Ribbe - dont la biographie du général Dumas vient de paraître aux Editions du Rocher (Paris) - qui demande au président français, Jacques Chirac, que soit décernée à titre posthume la Légion d'Honneur au général Dumas reçoive une réponse positive. Ce ne serait que justice.

Dieudonné GNAMMANKOU

*La première version de cet article légèrement remanié ici a été publiée
dans le magazine BlackMen, n°8, 2000, Paris.
L'article de DGnammankou sur Dumas in Blackmen

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